Entretien avec Farida Belghoul : une autre alternative à la rue

Farida Belghoul au milieu de ses élèves - 2007
Question : Vous étiez une figure marquante de la génération
beur des années 1980. A la fois cinéaste et écrivain, vous avez été de plus la
porte-parole de Convergence 1984, ce rassemblement de 80 000 personnes à Paris
après une traversée de la France en mobylette.
Votre premier roman
(1) fit également grand bruit. Il fut couronné par le prix Hermès, prix du
premier roman attribué tous les ans par les grands prix littéraires de l'année
précédente.
Depuis vous avez disparu, pourquoi ?
Farida Belghoul : J’ai fini, en effet, par désirer le
silence après des années de médiatisation. Les blocages des années quatre-vingt
furent tels que je ne voyais aucun rôle sérieux à prendre. Je fis donc en sorte
qu'on ne parlât plus de moi.
Question : Vingt ans plus tard, revenez-vous sur la scène
publique ?
Farida Belghoul : J'ai longuement hésité avant de me décider…
mais la réponse est oui.
Question : Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
Farida Belghoul : L'état dans lequel se trouvent mes élèves.
Depuis quinze ans, je suis professeur de français en lycée professionnel et je
vois ce qu'il en est. Je suis aux premières loges. J’ai découvert, dès la
première année, un phénomène renversant qui m’a d’abord paru inexplicable : mes
élèves, à Noisy-le-Sec, étaient illettrés et incultes. Dans les conseils de
classe, on accusait les familles. Je n’étais pas d’accord. Ces gamins avaient
quand même passé plus de sept heures par jour en classe (étude du soir
comprise), huit mois par an, pendant dix ans... Dans une certaine mesure, les
enseignants les avaient vus plus longtemps que leurs propres parents. Quinze
ans plus tard, alors que l'illettrisme s'étend chez les jeunes, je n’ai pas
changé d’avis. Les enfants passent toujours autant de temps à l'école. La
responsabilité des familles est donc dérisoire. Mais le débat sur cette
question, aujourd'hui en France, est impossible.
Question : De quoi allez-vous donc parler ?
Farida Belghoul : De ces jeunes sans école auxquels je propose
mon dispositif R.E.I.D. C'est un dispositif de remédiation éducative très
concret. Il y a deux ans, j'ai opté pour «l’école à la maison» : j'ai voulu
reprendre moi-même avec mes enfants les bases fondamentales de la langue
française et des mathématiques. Encouragée par les progrès enregistrés par mes
trois enfants, j'ai compris qu'il serait bon d'élargir cette expérience à douze
adolescents de 16 à 18 ans sortis du système scolaire sans savoir ni lire ni
écrire ni compter. Je souhaite proposer à douze d'entre eux (six filles et six
garçons) qui n'ont plus d'école où s'inscrire, un dispositif à court terme
durant douze mois de « seconde chance » par une instruction individuelle à
domicile de deux heures par jour. Tous les matins, chaque instructeur suivra à
tour de rôle deux adolescents qui ne travailleront que trois matières : le
français, les mathématiques et l’histoire de France. L'instructeur se rendra
chez eux parce que, je le répète, ces adolescents n'ont plus de solution
scolaire. Ils n'ont plus d'école. L'après-midi, ces jeunes suivront un cours de
théâtre et de danse et ils feront du sport.
Question : Deux heures de remise à niveau par jour suffisent
?
Farida Belghoul : Largement. Deux heures de tête à tête
pédagogique est un cadre idéal de progression individuelle. A la maison, le
jeune s'y instruira au calme, avec la bénédiction de ses parents. Je souhaite
mettre ce cadre gratuitement à la disposition de jeunes défavorisés qui ne s'en
sortiront qu'à condition qu'on leur donne quelque chose à apprendre.
Question : Que voulez-vous dire ?
Farida Belghoul : Ces jeunes ont notamment été les victimes de
méthodes pédagogiques fondées sur « la construction du savoir par
l’élève ». En langage clair, cela veut dire qu'en classe (à la
maison aussi avec leurs devoirs) ils ont dû se débrouiller tous seuls pour
extraire les savoirs des supports qu’on leur donnait. Ce type d'enseignement
est fondé sur l’implicite, l’allusif et le déductif. Les parents l’ignoraient
et s’imaginaient que leur enfant était nul quand il n’y arrivait pas. En
vérité, il est très difficile pour un esprit en formation, a fortiori un
enfant, d’apprendre quoi que ce soit de cette façon. Car la confusion
s’installe. Et avec la confusion, le décrochage. Et avec le décrochage, le
chaos. Les riches ont de la ressource, ils ont de la culture et paient des
cours privés ; les pauvres eux, évidemment, ils plongent. On plongerait aussi à
leur place. Chaque année, 150 000 jeunes de 16 ans sortent du système scolaire
sans qualification. Aucun d’entre eux n’appartient pas à une catégorie
socioprofessionnelle favorisée. C'est un chiffre en expansion constante. C'est
un bilan catastrophique.
Question : Que voulez-vous faire ?
Farida Belghoul : Délivrer un enseignement explicite à ces
jeunes, et le faire chez eux puisque, encore une fois, ils n'ont plus d'école.
Revoir rigoureusement les bases. Travailler soigneusement les fondamentaux et
le faire de manière progressive. Ce qui n'a pas été le cas... Au début, j’ai
cru que je ne pouvais rien faire d'autre que de sauver mes propres enfants.
Mais une cinéaste a fait un film (2) récemment qui rend compte de ma décision
et des raisons qui me poussèrent à faire ce choix. Dans les débats autour de ce
film, tout en soulignant l'intérêt de ma démarche on regrettait que ma solution
reste individuelle. J'y ai songé et c'est alors que j'ai conçu un nouveau
projet, le R.E.I.D. Ce dispositif de remédiation à l'échec scolaire et social
s'inspire à la fois de ma pratique d'enseignante mais également de ma pratique
de mère faisant l'école à la maison.
Question : Le REID est donc un nouveau projet ? Vous en aviez
commis d'autres avant ?
Farida Belghoul : Oui, ces dix dernières années, j'ai
développé des actions spécifiques en direction de mes élèves en difficulté dans
mon établissement. Puis, après les émeutes de novembre 2005, j'ai arpenté les
ministères et les institutions avec des solutions nouvelles. Sans résultat. Le
projet REID est le dernier en date. J'ai déjà consacré beaucoup de temps à
chercher une structure institutionnelle pour l'héberger et un budget pour le
financer.
Question : Quelles réponses avez-vous obtenues ?
Farida Belghoul : Rien de concret, ou des promesses non
tenues. Ce dispositif est tellement novateur qu'il surprend dans la France
d'aujourd'hui. Pourtant, le REID est capable d'apporter des résultats tangibles
et rapides. Des personnels de l'Education Nationale, des enseignants par
exemple, estiment que ce dispositif mérite d'être tenté.
Question : Il existe déjà des actions contre l'échec
scolaire...
Farida Belghoul : Je ne le nie pas. Mais 150 000 adolescents
chaque année qui sortent du système scolaire illettrés et incultes me
conduisent à m'interroger sur les résultats. Sans parler de ceux qui, toujours
inscrits à l'école, demeurent en grande difficulté. Les solutions ne sont donc
toujours pas trouvées. Il faut encore tenter autre chose. Toutes les
initiatives sérieuses devraient être entendues. Et je fais l'expérience que ce
n'est malheureusement pas le cas.
Question : Comment allez-vous donc vous y prendre pour mettre
le REID en place ?
Farida Belghoul : Je ne compte plus sur les financements
publics. Je n'y crois plus même si on n'ose pas me dire non en face. Mon
dernier recours est de m'adresser à la société civile. Si 25000 personnes, par
exemple, donnent chacune 10 euros pour ce projet, la somme ainsi obtenue permet
de couvrir la totalité des frais de la première année de fonctionnement du
R.E.I.D. J'ai déjà créé moi-même l'association loi 1901 qui sera le cadre
administratif chargé de le gérer. Tout est prêt : les jeunes candidats au REID
attendent, les instructeurs sont disponibles, le programme est conçu, il ne
manque que l'argent. Nous souhaitons démarrer à la rentrée prochaine.
Il y a même un comité d'experts qui se constitue pour suivre ce dispositif et
l'évaluer au fur et à mesure de son avancée. Ce seront des experts qui
connaissent le terrain, pas des experts d'en haut qui noieraient le poisson.
Des enseignants de lycée professionnel notamment. Ils livreront un rapport
d'expertise qui sera rendu public. Celui-ci, dans ses conclusions, interpellera
le cas échéant les pouvoirs publics pour assurer la reconduction du REID et son
extension l'année suivante.
Le fonctionnement du REID sera transparent et cette transparence me paraît
essentielle non seulement sur les résultats pédagogiques mais aussi sur le
financement. D’ailleurs, de ce dernier point de vue, nous devrons nous
soumettre au contrôle d’un commissaire aux comptes. La loi prévoit en effet
cette procédure à partir de 153 000 euros récoltés. C’est bien.
Question : 153 000 euros ! Atteindrez-vous jamais cette somme
! Et il vous manquera encore près de 100 000 euros !
Farida Belghoul : J'y crois. 25 000 personnes peuvent se
donner la main.
Question : C'est cet enjeu qui motive votre retour sur la
scène publique ?
Farida Belghoul : Oui, je lance un appel à la
générosité publique pour mettre en place le REID au profit de 12
jeunes des quartiers populaires : je demande qu'on fournisse un effort qui se
monte au minimum à 10 euros par personne. On peut donner davantage évidemment.
Et je souhaite voir des comités de soutien se créer partout pour promouvoir
cette opération et pour contribuer à son financement, pièce par pièce, jusqu'à
atteindre le budget nécessaire pour une année de fonctionnement. Le succès de
cette initiative nous conduira vers des perspectives encore
insoupçonnées...
Propos recueillis par Bernadette NOZARIAN
(1) Georgette ! éd. B. Barrault, 1986.
(2) Sauve qui peut ! Ateliers Varan, 20007
Publié le mardi 20 mai 2008 par REID
Commentaires
je trouve cette initiative très intéressante et révélatrice des dysfonctionnements du système éducatif français pour un public qui ne correspond pas aux normes scolaires. normal (au final) que l'Etat ne la finance pas, ce serait reconnaître son échec. on en est loin puisque celui-ci fait porter la responsabilité aux familles!!!
bref, je suis prête à faire un don de 10 euro, mais il y a quelque chose qui me gène dans l'entretien avec Farida Belghoul, c'est le nombre de bénéficiaires du projet : 250 000 euros pour 12 élèves....c'est démesuré non????
Encore une autre alternative !
Autodidactie, autofinance, entreprise coopérative,
créatrice de richesse et d'emplois
http://www.rienne.com/Trappes.htm
Il existe un sentiment,
Un sentiment qui rend heureux,
Un sentiment qui nous fait vivre,
Un sentiment qui nous attire,
Ce sentiment c'est l'amour
Celui que j'ai pour toi!
Bonjour Farida
Je suis prêt à soutenir votre initiative que ce soit sur le plan financier ou pratique.
La révolte est le seul moteur de l'évolution de l'être humain, et votre action en est une conséquence.
Restant à votre disposition
Daniel BLO
Farida
J'adhère complètement à l'idée et l'esprit qui la sous-tend. Je suis prête à m'impliquer avec vous ! Je suis professeur des écoles spécialisée et conteuse, il y a des choses à faire !!!
Malou
Bonjour
Bravo, je vous ai envoyé un don et diffuse votre appel autour de moi.
La boite où travaille ma femme aide chaque année une asso qui s'investit pour les enfants. Ma douce met la pression pour qu'elle vous aide, j'espère que vous aurez des retours.
Bon courage
Olive
Cette initiative me semble tres interessante dans sa finalite. Cependant, comme l'a fait remarque une personne, je trouve la somme necessaire pour financer cette initiative (pour 12 eleves sur an) enorme! Par exemple, si cette initiative englobait la totalite des 150,000 jeunes qui sortent du systeme scolaire sans qualification, cela representerait un financement necessaire de plus de 3 milliards d''euros.... existe-t-il des moyens pour reduire ce cout?
Le REID n'est cher qu'aux yeux de ceux qui ignorent le prix du reste. Et tout est fait pour nous laisser dans cette ignorance. La scolarité jusqu'à 16/17 ans
coûte 100 000 euros par jeune. Ainsi, ces douze premiers jeunes que le REID souhaite sauver ont d'ores et déjà coûté 1 200 000 euros pour aucun résultat. Appliqué aux 150 000 jeunes recensés officiellement, ce calcul fait apparaître 15 milliards d'euros qui ont été investis à perte... Sans compter les 20 milliards d'euros par an que coûte la délinquance... Et connaît-on le montant des dépenses de santé affectées à ces jeunes qui consomment dans les rues des produits toxiques ?... Dans un autre ordre d'idée, il faut savoir que la HALDE vient de faire au mois d'octobre et novembre 2008 une campagne d'affichage contre les discriminations qui a elle seule a coûté 500 000 euros pour deux mois d'action (deux fois le budget annuel du REID)... Des centaines d'exemples pourraient être fournis qui montreraient que le REID ne réclame qu'un budget de pauvres... Il faut aussi retenir ceci : Le REID est non seulement une remédiation concrète à la misère intellectuelle mais c'est aussi un dispositif qui crée de véritables emplois; de surcroît, l'évaluation finale répondra aux questions fondamentales que pose l'échec scolaire et proposera en fonction des résultats obtenus des perspectives aux familles qui sont de plus en plus nombreuses à être dépassées. La reprise en main des jeunes par leurs parents que contient le REID économisera notamment à la société des milliards d'euros, L'expérience doit être menée.
bonjour,
je trouve le projet plus qu interessant; cependant , si ca ne vous derange pas de repondre a ma question: comment comptez vous utiliser ce budget? merci.
signé une maman qui habite les bouches du rhone
bravo pour votre tenacite ,je voudrais vous aider moi aussi ,a quelle adresse pour le don,
slt tu vas bien ma cousine moi narimane belghoul j esper tu ma accepte ma anvitatoin é chui contente de ta conaisonse
bravo et safé plaisir avoire des belghoul comme toi et bon courage nechallah
intéressée par votre projet
contacez moi je travaille plus ou moins dans ce domaine
cordialement
Bonjour
Ravie (et plus!!) de connaître votre association et ses objectifs, je voudrais vous demander si vous êtes connectés avec des associations au maghreb.
Je suis également enseignante et aussi bénévole dans une association international. Ma "mission" est de lutter pour la scolarisation des filles, j'ai cependant beaucoup de mal à trouver des associations locales.
MERCI
ET BONNE CONTINUATION
najete